Suleyman, premier roman publié de Simon Sanahujas, va paraître début Septembre aux éditions Rivière Blanche. C'était l'occasion de poser quelques questions à son auteur. M. Sanahujas m'accueillit dans son trois pièces rémois avec amabilité et la discussion s'engageât autour de quelques Ciney brunes…

Tu as commencé l'écriture de Suleyman à l'adolescence, peux-tu nous éclairer sur la genèse du texte actuel et sa publication aux éditions Rivières Blanches ?
En fait d'adolescence, elle serait un peu tardive puisque j'ai rédigé la première version de " Suleyman " à l'âge de 20 et 21 ans. Mais il est vrai qu'on peut voir un esprit ado dans les thèmes qui y sont abordés… Par la suite, j'ai retravaillé le texte une bonne demi-douzaine de fois jusqu'à entendre parler de l'aventure Rivière Blanche. Quand j'ai eu fini ce roman, je me suis rendu compte qu'il correspondait parfaitement, tant au niveau de la taille que du contenu, à la collection Anticipation du Fleuve Noir. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparu quand j'ai commencé à envoyer mon manuscrit aux éditeurs. Et quand j'ai découvert le concept de Rivière Blanche, je me suis dit que cette maison correspondait peut-être encore plus parfaitement à mon texte (ou l'inverse, je ne sais plus). Philippe Ward l'a tout de suite accepté, nous l'avons encore retravaillé ensemble et il est parti chez l'imprimeur.

Au delà de l'esthétique SF, la narration de Suleyman - action non-stop, paysages exotiques et jeunes bimbos, personnages solitaires luttant contre des seigneurs du crime…- me fait penser aux romans de Ian Flemming ou Henry Vernes avec un côté rock'n'roll en plus. Quelques références ? Pourquoi ce syncrétisme (aventure, SF, fantasy au sens large) ?
Ce mélange est venu tout naturellement avec l'amalgame de concepts qui forme mon multivers. J'aime écrire du divertissement et, à mon sens, Fantasy, S-F et Aventure sont les trois plus belles formes de ce genre. A partir de là, j'ai pris plaisir à les mêler ensemble, à les faire interagir tout en jouant sur le contraste qu'impliquent ces univers.
Côté référence il y a un peu de tout : Robert Howard pour la Fantasy et la psychologie de quelques personnages, Bob Morane d'une manière très générale et probablement inconsciente pour le héros baroudeur, quelques ambiances de S-F tirées de films ou d'univers de JdR que j'avais aimé, pas vraiment de roman en particulier…

Pour la suite de la discussion il serait bon d'expliquer en quelques mots le cadre des aventures de Suleyman et le concept du multivers.
Le cadre du roman est un multivers rassemblant toutes les dimensions probables (celles que les auteurs d'uchronie développent) ainsi que tous les univers issues de l'imagination de ce que j'appelle les créateurs. Cela rassemble les scénaristes du cinéma, les dramaturges, écrivains, tout ceux qui rêvent d'ailleurs différents en fait. Des portails relient ces univers et mes personnages font partie de ces gens qui les connaissent et les empruntent. Je crois que ça résume l'idée…

Le multivers et les personnages récurrents qui apparaissent en " special guest " dans tes romans me font penser à l'œuvre de M. Moorcock . Parle nous de tes autres personnages, quels sont tes projets d'écriture ? Du scoop !!
Je m'attache beaucoup à mes personnages, ce qui est certainement très normal. Aussi, je ne manque jamais une occasion de les faire s'entrecroiser quand c'est possible, ça me permet de développer un héros sans lui consacrer un récit, de donner des renseignements sur son compte que je n'aurais peut-être jamais l'occasion d'écrire. Cet entrecroisement des personnages n'est pas forcément aisé de par la nécessité de conserver la logique des univers que cela implique mais, avec le concept de multivers et de héros voyageant à travers les multiples plans qui le composent, tout devient possible. Ainsi, quand Mercenaire se rend sur son univers d'origine, j'ai glissé le personnage de Karn, un héros d'Heroic Fantasy auquel je suis très attaché. Karn apparaît aussi en background dans une nouvelle que publiera Faeries dans son numéro 19 et il est le héros d'un roman que je viens juste de boucler. Dans ce roman, Mercenaire est évoqué et Suleyman apparaît aussi, même si seul un lecteur au fait de son histoire pourra le reconnaître. J'ai encore d'autres exemples mais je préfère laisser au lecteur le plaisir de les découvrir et d'établir les liens entre les textes. C'est un jeu auquel je prends beaucoup de plaisir et j'imagine, enfin j'espère ! que cela sera de même pour le lecteur qui s'intéressera à l'un de mes héros et le verra réapparaître au cour d'autres histoires. On peut voir la création artistique comme quelque chose qui se fragmente en divers textes, moi je la vois comme un tout, avec ses liens et ses clés…

La dimension importante que tu ajoutes au concept de multivers est à mon sens ta réflexion sur la création littéraire et les mondes imaginaires : certains mondes de ton multivers sont issus d'œuvres d'écrivains ou de cinéastes qui deviennent tangibles et autonomes. Se pose pour les personnages la question du libre arbitre et de la destinée, Suleyman peut-il échapper à son créateur ?
Suleyman a vécu un nombre incalculable d'aventures. Je me suis contenté de le prendre à un moment donné de sa vie, une période charnière par la métamorphose qu'elle implique, et de le lâcher après. Dans cette période de temps, son libre arbitre est restreint, mais après, il est à nouveau libre. De par ce fait, il m'échappe donc presque complètement. Je compte écrire une autre aventure de Suleyman, même si Zoé en occupera le devant de scène, car il me reste une chose à éclaircir entre lui et moi. Après, le seul risque qu'il encoure, c'est que le livre se vende et que j'arrête de le respecter lui, et le lecteur, en me mette à pondre 4 Suleyman par an. J'espère que je n'en arriverai pas là (rires).

Je rassure tes futurs lecteurs : Suleyman répond à ses interrogations philosophiques à coup de pepom dans les dents et de fusil à pompe… ce qui risque de te poser certains problèmes, à ta place je changerais d'identité pour aller cultiver des champignons au Tibet.
Héhé… Si ce que je raconte est vrai, il faudrait mieux que je suive ton conseil, effectivement. Si c'est faux… c'est bon pour moi. Mais il y a une troisième alternative, c'est celle que je vais développer dans la suite (que je ne compte pas produire tout de suite, j'ai d'autres idées à concrétiser avant), j'espère juste que Suleyman me laissera le temps de l'écrire !

En me dirigeant vers les chiottes pour vidanger la bière que j'avais bue plus que de raison, j'aperçus par la porte ouverte du bureau une paire de Rangers hors d'âge et la toile noire d'un battle dress posé négligemment sur le dossier d'une chaise. Tandis que je mettais fin à l'entretien, prétextant quelques heures de sommeil à rattraper, M. Sanahujas me fixait, circonspect, de son regard bleu-vert et j'eu l'étrange sentiment que l'Echange avait déjà eu lieu… Mettant cette angoisse diffuse sur le compte de la fatigue et de l'alcool, je pris congé en promettant de terminer l'interview par mails. En tournant à l'angle de la rue, je vis fugitivement dans le rétroviseur un colosse bardé de cuir garer un énorme custom rutilant. Quand il se dirigea vers l'entrée de l'immeuble que je venais de quitter, la lame courbe qu'il portait au dos accrocha quelques rayons de lumière.

Emmanuel Schnell, journaliste en sursis.